Jerusalem

|Mylene Doublet O’Kane, 25 Dec 2017

Talleyrand l’avait dit avant tous :“tout ce qui est excessif est insignifiant”.

À cet égard, la reconnaissance par le 45e président des États-Unis de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël demeurera un de ces excès dont le concert des nations se serait bien passé dans le contexte actuel d’un monde non plus unipolaire (1991/2008) ou même bipolaire tel que défini à Yalta, mais résolument entré dans une dimension multipolaire et dont la marche semble désormais inexorable. Que Jérusalem fut la capitale de l’État d’Israel était un fait acté, au même titre que l’étaient les dispositions accordant un droit au peuple palestinien d’en revendiquer la partie Est comme capitale de son futur état souverain. En tout état de cause, le statut de Jérusalem tel que désigné par les termes de la résolution des Nations Unies 193 (III) du 11 décembre 1948 fixait un cadre légal de Corpus separatum à la cité trois fois sainte, c’est-à-dire, une enclave placée sous juridiction internationale jusqu’à aboutissement de négociations en termes entendus sur une partition finale à deux États répartis équitablement entre Israéliens et Palestiniens. Certes, chacun dans son rôle a pu et pourra encore gloser sur une cité ayant été choisie par le Roi David comme capitale “éternelle et indivisible”; attributs encore rappelés en 1980 par une déclaration unilatérale du gouvernement israélien au mépris de la résolution 181 de l’ONU, laquelle avait permis à Israël de recouvrer un État selon des termes légaux strictement établis. D’aucuns ont pu et pourront encore arguer que la conquête de Canaan par les Hébreux signale donc qu’un peuple ou une pléiade de minorités sémites sédentarisées y vivaient en amont de ce récit biblique. C’est la définition même de la conquête. Qu’un conséquencialisme historique ait fait varié le nom de Canaan en Palestinae et celui de Jérusalem en Aelia Capitolina ou que ces populations aient été converties à l’Islam ne change rien à la légitimité de la revendication. La Bible n’est pas un cadastre, et ce n’est certes pas de l’œuf ou de la poule que pourra se régler un conflit territorial moderne qu’il est à l’avantage exclusif d’Israël d’assimiler à un conflit de persécution religieuse remontant à une trace historique ou mythes et réalités se renvoient l’une à l’autre. L’honnêteté intellectuelle exige d’admettre que le status quo actuel convient parfaitement à un état ultra militarisé violant en quasi impunité le droit international, tandis que sa rhétorique s’épuise dans une volonté de persuader la communauté internationale qu’il est “la seule démocratie du Moyen-Orient“. On aura sans doute connu méthodes plus convaincantes de le démontrer que par le spectacle navrant d’une ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, et de son Président prenant en otage 6 îles sous le vent pacifique sous domination américaine, deux pays sud-Américains tenus dans la même situation de dépendance (Guatemala,Honduras); et ce couple de tyrans modernes de menacer 193 nations souveraines du monde de sanctions économiques, de suppression de subventions et de programmes en amont du vote, par des canaux épistolaires et oraux dont les termes déplorables objectivent un manque radical de culture diplomatique. D’entre tous, cet art subtil réprouve l’humiliation, le recours au chantage incluant la menace “de prendre les noms de ceux qui ne voteront pas dans le sens américain”, les comptes d’apothicaire rappelant que les États-Unis financent massivement les institutions de l’ONU – pour mieux les obliger- ou tout autre procédé soulignant que l’âme du monde est ainsi corrompue. Au final, 128 nations se sont tenues, fièrement solidaires, face à l’ignominie à la fois de l’argument et de la méthode, dont les pays traditionnellement alliés des États-Unis selon l’ordre du monde tel que jeté en 1945. Or, à plus d’un égard, celui-ci apparaît désormais obsolète, et c’est sans doute l’expression du déni américain de s’avouer définitivement vaincu par un monde multipolaire résolument et irréversiblement en marche, qui s’est affichée aux yeux du monde lors de ce vote.

En outre, on ne saurait mesurer à quel point, cette décision de reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État d’Israel a été un acte contreproductif, en plus de n’avoir obtenu aucune sorte de légitimité légale. Que le Guatemala vienne de décider le “transfert” de son ambassade dans la ville sainte n’y change rien. Il existe pire péril que celui de commettre une erreur, c’est celui de l’obstination. Dans le cas présent, celle-ci dénote la fâcheuse profondeur de l’isolement en renforçant le manque de fondement moral.

 Ensuite, au-delà de galvaniser la “Ummah” autour de l’Iran shiite et de la Turquie sunnite –jetant ainsi un pont supplémentaire entre les intérêts de deux nations opposées au plan pervers israélien d’accroitre sa domination militaire par la balkanisation de la région et la création d’un Kurdistan indépendant – y compris la Jordanie, l’Égypte mais surtout l’Arabie Saoudite [dont Benjamin Netanyahu s’était rapproché en espérant une reconnaissance de la cité ouvrant la voie à une médiation régionale de résolution finale fondée sur la trahison], se sont exprimées contre.

Si l’on sent bien que le sioniste anglo-américain chrétien et le sioniste juif tiennent la Maison Blanche actuelle, comme depuis des décennies selon les termes assez incontestables de la sommité en métalinguistique Noam Chomsky et si, par ailleurs, l’ascendant du gendre du Président Trump, Jared Kushner, influence drastiquement le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Bin Salman (MBS), lequel vient de rencontrer le représentant de l’autorité palestinienne Mahmoud Abbas afin de le forcer à un deal final largement à la défaveur des intérêts palestiniens, ainsi que notre précédent article le prédisait, il n’en demeure pas moins qu’Israel vient de perdre un médiateur international qui n’a désormais plus l’opportunité de se draper dans une posture d’impartialité dans la résolution du conflit, abandonnant de fait toute latitude morale aux responsables de l’autorité palestinienne pour rechercher des intermédiaires soucieux du droit international. On pense naturellement à l’Union européenne ou alors à une formule moderne de l’ancien concert des nations dont l’émergence, après le Congrès de Vienne de 1815, rassembla la monarchie Habsbourg émergente, l’empire Russe, le royaume de Prusse, le royaume de France et le Royaume-Uni au sein d’un club de règlement diplomatique des litiges. On assisterait alors à un formidable retour d’une Europe tels que les équilibres étaient posés avant la partition de Yalta. Or, les observateurs, analystes, chercheurs en géopolitique et philosophes ne sauraient si bien penser à cette option ; tant la diplomatie économique est devenue une arme de déterrence assez redoutable. Et c’est là, que nous accorderons au Président Français Emmanuel Macron ses lettres de créances pour entrer dans la grande cour diplomatique internationale. Toutefois, quelques explications s’imposent en amont des lauriers.

Comment sauver le Deal iranien et sauvegarder la paix au Liban ?

Il n’aura échappé à personne la volonté américano-israélienne de briser l’accord sur le nucléaire iranien signé dans le cadre du JCPOA (Joint Comprehensive plan of Actions) à Vienne, en Juillet 2015, entre Téhéran et le P 5+1 [États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni + Allemagne]. Nous renvoyons par ailleurs le lecteur à notre article afin de lui permettre d’appréhender en profondeur les rouages d’une stratégie de cerbère à 3 têtes réunissant États-Unis /Arabie Saoudite (monarchisme islamique)/ État d’Israël (ou plus exactement frange du sionisme juif). Or, il a été récemment rappelé que l’Union Européenne refusait de se plier à la propagande échevelée lancée par le cerbère contre l’Iran au motif que Téhéran ne se plierait pas à “l’esprit” de l’accord signé en 2015. Un accord n’a pas d’esprit. Il se conforme à la légalité des termes ou il ne s’y conforme pas. Depuis plus de deux ans, les rapports établis par les inspecteurs internationaux de l’IAEA (Agence internationale de l’énergie atomique) sont demeurés invariablement exempts de signalements suspects actant une non-conformation de la République iranienne à ses obligations, dont il est intéressant de souligner que l’engagement d’un arrêt des programmes balistiques n’entre pas dans le cadre contractuel.

Par ailleurs, il n’aura échappé à personne qu’après avoir amèrement acté le capotage radical de la Grand Strategy de balkanisation for a New Middle East passant par le déclenchement d’une “Color revolution” –printemps syrien- ainsi que par la création, le financement et le ravitaillement d’un État islamique sunnite ‘autoproclamé’ (ISIS/ISIL), de l’ex Jahbat al-nustra (Al Qaeda au Moyen-Orient) et d’une ribambelle d’autres acteurs terroristes sunnites locaux soutenus par les forces conjuguées de 28 pays de l’OTAN, le gouvernement de Benjamin Netanyahu a été forcé de constater l’ampleur du désastre.

À titre indicatif, nous rappellerons que cette grand Stratégie ne date pas du déclenchement de la guerre en Syrie. Elle remonte au moins à la seconde guerre d’Irak, lorsqu’au fallacieux motif de vouloir chasser un vilain dictateur, Saddam Hussein, lequel avait toujours protégé ses minorités yezidi, kurde et chrétienne, l’intelligence anglo-américaine avait inventé des preuves d’existence de dépôts d’armes de destruction massive (WMD) disséminés sur le territoire irakien. La France, et ce sont pendant ces heures où elle se bat seule en Occident contre l’infamie orchestrée qu’elle est plus populaire que jamais à travers le monde, s’était opposée à participer à une telle mascarade destinée à l’application de la politique de changement de régime “Regime change”, chère aux États-Unis et consistant à remplacer un dirigeant par une marionnette soumise à Washington. Le même scénario a été répété en Libye (2011), puis enfin en Syrie.

En septembre 2017, et tandis que la communication d’Israel s’était largement bornée à signaler un rôle humanitaire dans un conflit durant depuis plus de 6 ans, les autorités militaires israéliennes se sont soudainement mises à rendre publiques leurs attaques, non pas contre les forces de Daesh en Syrie dans le cadre d’une supposée guerre totale contre le terrorisme (Global War on Terrorism ou GWOT), mais contre les foyers du Hezbollah et les HQ des IRGC (Corps des soldats de la république iranienne); les mêmes qui, alliés aux forces russes et à l’armée régulière syrienne, ont livré une bataille sans merci au terrorisme de DAESH.

Celles-ci sortent grandes victorieuses de ce conflit agonisant, tandis que par contraste, il apparait d’autant plus évident que l’objectif initial américain, israélien et de l’Arabie saoudite n’avait jamais été la lutte contre le terrorisme islamiste, mais bien sa couverture. La dernière nation entendait réaffirmer son influence idéologique sur le Moyen-Orient. Israel visait une domination militaire totale sur la région, une revendication de “seule démocratie du Moyen-Orient” en détruisant toute forme de régime républicain alentour (Syrie, Irak, Liban) et la rupture de l’aide de l’Iran à ces 3 pays par un corridor ininterrompu les aidant dans leur lutte contre les tentatives de déstabilisation israélienne. Enfin, en ce qui concerne les États-Unis, personne ne sera surpris du motif rappelant une ambition de capture des ressources énergétiques sur le territoire Syrien, mais surtout irakien.

Alors, à quoi attribuer ce subit abattement des cartes israéliennes sur la table?

Face à la perspective de la fin d’une guerre sans balkanisation effective de la région, Netanyahu a cherché par tous moyens à provoquer une escalade des tensions telle, que les forces américaines et les financements d’une Arabie saoudite sous contrôle acceptent d’entraîner une guerre au Liban contre les forces armées du Hezbollah dont nous rappellerons qu’il est un parti politique admis dans le gouvernement démocratique du Liban, qu’il siège au sein du parlement et que sa branche armée s’est toujours fixée l’objectif de défendre l’intégrité du territoire national et sa démocratie, certes confessionnelle -mais en est-il véritablement autrement en Israel ?- contre les tentatives récurrentes de déstabilisation menées par un voisin aux ambitions régionales discutables.

Or, lorsque la France a vu se précipiter le Premier Ministre libanais Saad Hariri sur le territoire national, après qu’une absurde machination israélo/saoudienne avait tenté de le forcer à démissionner au motif de craindre un complot d’assassinat par le Hezbollah, c’est l’ensemble de cette grande  stratégie qu’il fallait comprendre, et il eût été tout à l’honneur de la presse institutionnelle française de s’en charger si celle-ci n’avait les ailes brisées par les intérêts financiers privés qui la condamne à l’approximation, à l’accumulation de propos contradictoires, voire à de regrettables ruptures entre les tenants et les aboutissants permettant la compréhension des enjeux géopolitiques .

Au final, le fiasco d’une grande stratégie aura généré des centaines de milliers de morts, des millions de populations civiles déplacées, mais elle aura également entraîné une profonde déstabilisation y compris politique au sein de l’Union européenne, en plus de la condamner à assister, quasi impuissante, à la création de graves ruptures au sein de ses sociétés attaquées par un Islam sunnite agité par des maîtres décidés à couvrir un plan, au delà de l’irresponsable,  résolument ignoble. A aucun moment les réfugiés de ces guerres [dans lesquelles il faut inclure l’Afghanistan afin d’isoler l’Iran et déstabiliser les pays d’Asie centrale jusqu’à la province chinoise du Xinjiang et la Russie par ses républiques sunnites à ces frontières sud en exacerbant, parallèlement, les tensions politiques et ethniques le long des bloody borders jusqu’au Myanmar afin de gêner le projet chinois Belt and Road initiative] ne sont-ils à mêler au sordide de stratèges cupides avançant l’argument qu’une Europe très peuplée est un marché colossal pour les investisseurs privés du secteur énergétique américain et israélien, surtout lorsque l’on sait que Donald Trump a récemment tenté d’imposer un marché d’achat de sa “clean fracking energy” au détriment des intérêts européens liant le round table of industrialists du secteur au géant russe Gazprom (Nordstream 1 et 2).

Nous ne commenterons pas plus l’intérêt américain d’un “Regime change” en Ukraine (2014) rendant opportunément inutilisables les pipelines correspondants par Gazprom, eu égard aux sanctions économiques exigées de l’UE par Washington. Pas plus que nous ne nous attarderons sur le capotage orchestré par les Américains du “South stream” rendant désormais le président Erdogan et le “turkish stream” incontournables pour l’approvisionnement en ressources énergétiques; y compris en provenance de Syrie et d’Irak et tout à l’avantage des États-Unis qui sont là pour rester dans la région au fallacieux motif “amener la démocratie au Moyen-Orient”.

Nordstream

south-stream-pipeline routes map- Sources TASS

Par ailleurs, ces réfugiés ne sont pas non plus à mêler à ce que l’on nomme le homegrown terrorism (le terrorisme né et élevé en Occident).

Or, nous disions que nous accorderions au président français Emmanuel Macron ses lettres de créances l’autorisant à entrer dans la cour des Grands de la diplomatie internationale. Nous y venons.

Il y a quelques jours, l’Italie (Eni), la France(Total) et la Russie (Novatek) s’entendaient finalement avec le gouvernement de Beyrouth sur un accord de sondage et de forage potentiel des richesses énergétiques off-shore disponibles dans les eaux territoriales incluses dans la zone économique exclusive (ZEE) libanaise. Naturellement, il eût été étonnant qu’Israel ne contestât une partie de ces gisements (Block 9) comme étant dans sa ZEE, se précipitant de recourir à l’aide américaine afin de régler ce litige.  Pourtant, au-delà de l’immense manne que pourrait représenter pour le PIB d’un pays économiquement exsangue par des décennies de conflits articulés depuis Washington et Tel-Aviv et dont plus d’un quart de la population est composé de réfugiés syriens, une telle perspective était presque inespérée. Toutefois, c’est l’aspect géopolitique que nous retiendrons ici en soulignant combien l’entrée en jeu d’intérêts Franco-Russo-Italiens au Liban va permettre de geler les ambitions du Cerbère.

Si nous élargissons le cercle des équilibres géopolitiques, l’intervention Franco-Russo-Italienne permet de protéger non seulement le Hezbollah libanais et donc, l’art des équilibres confessionnels du parlement libanais, mais également et par extension l’Iran. Autrement dit, et c’est là toute la valeur de ce nouveau concert des Nations moderne, l’Occident chrétien tendrait ainsi la main à l’Orient; fût-il sunnite, chiite ou chrétien (romain apostolique ou orthodoxe) ou juif ; tant le judaïsme n’est pas le sioniste dévoyé par le capitalisme spéculatif tel qu’il s’exprime actuellement en Israel où des millions de citoyens manifestent contre la corruption du gouvernement Netanyahu.

Si dès lors, nous revenons au conflit israélo-palestinien, nous pourrions envisager que les Palestiniens choisissent opportunément un tel médiateur dans les négociations œuvrant à trouver une solution finale équitable.

Alors, une Jérusalem capitale d’une “Paix indivisible” prendrait-elle un sens universel.

Dans ce contexte, le président français commence à être intéressant à suivre sur une scène internationale s’il sait continuer à remobiliser les anciennes puissances du concert des nations. La partition du monde telle que dessinée à Yalta s’effondre, même si Israéliens et Américains tenteront encore jusqu’à l’ignoble, de la prolonger. L’avenir économique est résolument tourné vers la Chine et l’Asie. Cette réalité est irréversible. Si la paix viendra assûrément de l’Est, rendons toutefois à Rome, ce qui est à Rome, à Paris, ce qui est aux lumières et à Moscou, sa part d’universalité dans la société des hommes.

©Mylene Doublet O’Kane, 25 Dec 2017.

MD O’Kane is an Israeli French teacher, a post graduate in Philosophy, in History of ideas and an independent analyst in geopolitics.

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